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Garga Haman Adji : Le président Biya ne doit plus reculer
Ancien ministre et aujourd’hui président de parti et d’une Ong de lutte contre la corruption, il analyse l’opération d’arrestations de personnalités engagée la semaine dernière.
Quotidien Mutations/mercredi 1er mars 2006
Propos recueillis par Xavier Luc Deutchoua
Quelle était l’ampleur du phénomène de la corruption et des détournements des fonds publics au moment où vous étiez aux affaires?
J’ai eu l’occasion de suivre le phénomène à partir de deux postes d’observation: en tant qu’inspecteur d’Etat chargé de diriger un certain nombre de missions tant dans l’administration que dans les entreprises publiques de 1980 à 1984, et en tant que ministre également chargé du Contrôle supérieur de l’Etat, période pendant laquelle tous les rapports des inspections et de contrôle étaient portés à mon attention.
Je présidais le Conseil de discipline budgétaire et comptable (Cdbc) qui sanctionne les auteurs d’indélicatesses dans la gestion de la fortune publique, ainsi que leurs complices travaillant dans le secteur public.
D’après mes statistiques, l’aggravation du phénomène de la corruption date du lendemain du coup d’Etat avorté d’avril 1984. J’ai eu comme l’impression que cet évènement malheureux avait créé un doute dans les esprits faibles et égoïstes pour ce qui est de l’avenir politique de notre pays. Alors, certains gestionnaires avaient cru devoir se constituer des matelas de sécurité financière, soit pour affronter sur place cet avenir présumé douteux, soit pour planquer les fonds détournés à l’extérieur pour les y rejoindre le moment venu.
Le deuxième phénomène de l’amplification de la corruption et des détournements a été noté pendant la période qui a précédé la dévaluation du cfa.
En effet, la Beac enregistrait d’énormes sommes d’argent en Cfa que lui renvoyait notamment la Banque de France, sommes représentant l’argent déposé en Cfa et en espèces aux guichets de banques françaises et autres banques occidentales. Sur ce point, il s’agit de délit d’initiés.
Vous avez parlé de statistiques, quel était le montant es détournements répertoriés à l’époque?
C’est l’impression générale dégagée par ma connaissance des contenus des différents rapports de contrôle dont il m’était donné de prendre connaissance. L’ampleur du phénomène suivait une courbe constamment ascendante.
Des personnalités qui font l’objet de poursuites depuis 1997, le contrôle de l’Etat avait-il eu à connaître de leur gestion? Je répondrai oui pour la Cnps, la Sic, le Labogénie, le ministère des Postes. La gestion de toutes ces entités avait fait l’objet de rapports mettant en cause l’intégrité des gestionnaires.
Vous aviez alors lancé la "chasse aux baleines". En quoi consistait cette action et qu’est ce qui a freiné votre initiative? Le surnom "pêcheur de baleine" que beaucoup me collent vient d’une réponse à une question de journaliste. Ce dernier me lançait inconsciemment un défi en ces termes: "en tant que ministre chargé du contrôle de l’Etat, continuerez-vous à nous livrer seulement du menu fretin ?".
Je lui avait répondu que "je ne vous livrerait pas de brochets, mais je vous promets de gros poissons, et même des baleines", sous entendu les grosses pointures des détourneurs. Et J’avais demandé à mes collaborateurs de rentabiliser le contrôle de l’Etat en visant particulièrement les gros détourneurs; et au Conseil de discipline budgétaire et comptable, de s’attaquer véritablement aux gros dossiers. C
es baleines l’avaient emporté sur moi puisque le contrôle supérieur de l’Etat incluant son organe juridictionnel, le Cdbc, était subrepticement retiré de ma compétence. Je l’ai tout simplement découvert à la restructuration et à la formation du gouvernement d’avril 1992. A cette époque, j’avais en instance au Cdbc, 42 dossiers impliquant de grosses baleines.
Et le Contrôle supérieure de l’Etat sera mis entre parenthèse, et chômera pendant quatre ans, sans avoir de ministre.
Pouvez-vous nous citer les noms de quelques unes des baleines repérées à l’époque?
Etant donné qu’elles n’étaient que présumées coupables, je ne puis vous livrer leurs noms, sous peine de violer les règles de la déontologie administrative et juridique. A ce niveau de responsabilité, j’étais tenu par le devoir de réserve, et je le reste. Mais, je constate que l’opération en cours risque de toucher quelques unes de mes chères baleines d’antan
Les blocages qui entravèrent alors votre action vous semblent-ils levés aujourd’hui?
Je crois que le Président de la République a dû desserrer l’étau qui l’entourait et qui l’empêchait d’être réellement au fait de la gravité de la situation. Si, depuis 15 ans, le phénomène de la corruption a continué à sévir contre les intérêts supérieurs de la nation, la crédibilité extérieure de l’Etat et l’avenir assuré de la jeunesse, c’est tout simplement, je le suppose, parce que le chef de l’Etat ignorait l’ampleur du phénomène.
Qu’importe que la gravité de la situation lui soit soulignée par voies diplomatiques ou autres. Je crois savoir qu’aucun ministre, y compris le premier d’entre eux, n’a pesé sur la décision du chef de l’Etat.
Croyez-vous le chef de l’Etat sincère?
Après tout, c’est lui qui, le 6 novembre 82, avait fait de la rigueur et de la moralisation son credo. C’est lui qui a dit à Monatélé: "Croyez-moi, les choses vont changer". C’est encore lui qui a dit le 31 décembre 2005: "Il faut que cela cesse". Toutes ces déclarations l’engagent.
Et comme il avait dit qu’il souhaiterait laisser, en quittant le pouvoir, l’image de celui qui a apporté la démocratie et la prospérité au Cameroun, je crois que c’est le moment plus que jamais qu’il prenne le taureau par les cornes pour réaliser ce noble vœu.
Je puis donc penser que le chef de l’Etat est entrain de lever les blocages qui l’étouffaient pour décidément libérer le Cameroun des prédateurs qui l’ont précipité dans l’abîme politique, économique, social et moral.
S’il vous était demandé de choisir entre le bannissement des personnes coupables de détournement des fonds publics et le remboursement de la fortune mal acquise…
Mon opinion là dessus est ferme. Au nom de l’Ong Bonne Conscience que je dirige, et dont l’objet est de lutter contre la corruption, je voudrais proposer au chef de l’Etat un avant projet de loi qui sanctionnerait tout acte de corruption et de détournement par l’emprisonnement et la déchéance automatiques, ainsi que la saisie systématique de tous les biens, meubles et immeubles des mis en cause, à hauteur de la somme des valeurs détournées ou compromises, majorées des dommages constatés, des manques à gagner enregistrés et des éléments chiffrés constitutifs de l’enrichissement illicite en résultant.
Tous les biens et revenus provenant de la corruption sont réputés appartenir à la puissance publique, sans limitation de durée. Inaliénables et insaisissables, ils sont à reverser dans le patrimoine public.
Ceux qui détournent l’argent public ne sont pas des imbéciles. Leurs biens sont enregistrés sous de prête-noms…
Le produit du vol ne peut valablement faire l’objet de transfert ni de mutation par voie de donation, d’achat, d’inscription en hypothèque, de mise en gage ou d’héritage.
Aucune présomption de bonne foi ni aucun titre de propriété ne devraient être reconnus aux détenteurs de tels biens, y compris à d’éventuels ayants droit. Bonne conscience propose que soit déclaré nul et de nul effet tout droit conféré ou titre de propriété délivré à une personne physique ou morale, en violation de ces mesures d’éthique, de probité ou d’assainissement des mœurs et de la moralité publiques.
Vu le niveau de gangrène qui a atteint la haute administration, voyez-vous le Président Biya allant au bout son action?
Il peut aller et il doit aller jusqu’au bout de cette lutte. Autrement, il va créer des injustices entre, d’une part, ceux qui ont volé et qui sont arrêtés et, d’autre part, ceux qui ont volé et ne sont pas arrêtés ; entre ceux qui ont un peu détourné et ceux qui ont beaucoup détourné, et continuent à narguer les Camerounais.
Et comme les Camerounais reconnaissent, à travers les signes extérieurs, l’enrichissement scandaleux et illicite de certains fonctionnaires, ils ne lui pardonneront pas d’arrêter la croisade. Les familles de ceux qui sont déjà poursuivis non plus.
Peut-il s’en prendre à tous les corrompus de son entourage sans saper les bases de son régime?
Le Président ne doit nullement avoir des craintes vis-à-vis de son entourage partisan ou même ethnique parce que les Camerounais qui l’avaient acclamé le 6 novembre 1982 sont encore là, très nombreux, pour soutenir les actions qu’il vient d’entreprendre, et pour l’aider à quitter le pouvoir en beauté, et à laisser l’image qu’il a souhaiter laisser à la postérité.
Malheureusement, l’occasion est propice, et même rêvée, pour les pêcheurs en eaux troubles pour brouiller les cartes; certains pour sauver des corrompus sur lesquels est suspendu une épée de Damoclès, d’autres pour écarter des concurrents politiques tant sur le plan local que régional ou national.
Mais je ne pense pas que le président Biya soit tombé de la dernière pluie pour être l’otage ou la victime expiatoire de cette guerre de positionnement. Il ne se fera donc pas hara-kiri.
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