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Me Eta-Bessong Junior : Le nouveau Bâtonier parle
Les circonstances de son élection, ses rapports avec le bureau sortant, ses priorités, la condition de l’avocat au Cameroun, etc. Le nouveau Bâtonnier de l’ordre des avocats du Cameroun se confie au quotidien Le Messager, au lendemain de son élection.
Le messager / mardi 11 novembre
Avocat malgré lui
Vingt-quatre (24) ans d’avocature. Six (6) mandats d’affilée comme conseiller élu au Barreau du Cameroun. Me Eta-Bessong Junior est le doyen de la longévité au Conseil de l’Ordre. Suffisant pour estimer que le moment de conquérir le bâtonnat est arrivé. C’est un homme particulièrement calme qui observe le déroulement du vote des conseillers ce dimanche matin. Assis aux premières loges. Les mains jointes sous le menton, entre stress et sérénité. Le désistement de Me Tchoungang et la Rainbow Team lui offre un boulevard. Une équipe à laquelle il a pourtant appartenu. “ J’ai quitté le Rainbow Team il y a deux ans ”, dit-il. Ses convictions n’y correspondaient plus. “ Je ne crois pas à tout ce qu’ils ont écrit-là ”, dit-il, commentant le rapport financier du bureau sortant.
Mais il se garde de porter des jugements hâtifs. Préférant parler de lui. On découvre alors que rien a priori ne le destinait à une carrière d’avocat. “ Je rêvais de devenir médecin ”, affirme Me Eta-Bessong Junior, nouveau Bâtonnier de l’Ordre des avocats du Cameroun. Le fait d’avoir abandonné la chimie en a décidé autrement pour lui. Puis les conseils de son frère aîné, Ekontang Elad, alors étudiant en droit en Grande-Bretagne, ont fini de le convaincre. “ J’ai commencé à lire les livres de droit à la maison et je suis entré à l’Université de Yaoundé en 1976 ”, se souvient-il.
Il en ressort avec une licence en droit privé. Un arrêté signé du président Ahidjo lui permet alors d’entrer en stage en 1981, au cabinet Ekontang-Elad Chambers à Buea. Trois ans plus tard, un décret présidentiel lui ouvre les portes de la profession d’avocat. Me Eta-Bessong s’installe à l’étude de son frère. La cohabitation dure 14 ans. Il déménage en 1999. Et fonde le cabinet Eta-Bessong Law chambers, toujours à Buea. Le juriste évite de citer les affaires qui ont jalonné son passage à la barre des tribunaux. “ Toutes mes affaires sont grandes ”, élude-t-il. Me Eta-Bessong évoque tout de même l’affaire ministère public contre Grand Kumba et Grand Ayuk. Il a aussi défendu le Social democratic front (Sdf) durant les contentieux électoraux. “ J’ai gratuitement défendu les jeunes qu’on avait arrêtés en février dernier ”, ajoute-t-il.
Se sentait-il proche d’eux ? Son enfance n’a en tout cas pas été facile. Le nouveau Bâtonnier a dû arrêter ses études après l’obtention de son General certificate of education (Gce), Ordinary level. “ J’ai décidé de travailler. J’ai enseigné pendant 4 mois. Puis j’ai réussi le concours de l’administration de l’ex Cameroun occidental ”, se souvient-il. Ce qui l’amène à exercer à la sous-préfecture de Fundong et la préfecture de Wum de 1971 à 1976. C’est durant cette période qu’il obtient son Gce Advance level mais continue de travailler parce que son père est décédé. Il faut donc vivre, et soutenir la famille de 9 enfants dont il est le 4e.
Si cette époque de galère est passée, les événements douloureux rôdent. Son épouse, Mme Eta-Bessong a perdu la vie dans l’hécatombe du 27 octobre 2007 sur la route de Njombé. Elle lui a laissé 6 enfants dont 5 filles. L’une d’elle, Nouvelliza Eta-Bessong Epouse Njiminuh, s’illustre sur les pas de son père. “ Ma fille travaille dans mon cabinet comme stagiaire. Elle était major du dernier examen d’entrée en stage ”, se réjouit-il. Les milieux du football lui ont apporté d’autres sensations. Le Bâtonnier a été successivement président des clubs Prisons Fc de Buea, Tiko united et Botafogo Fc de Buea.
Edouard TAMBA
Quel est votre sentiment après cette élection qui vous a porté à la tête du Barreau du Cameroun ?
C’est un sentiment de joie qui m’anime. D’abord en tant que avocat, ensuite en tant que Bâtonnier de l’Ordre des avocats. Je suis content de la façon dont ces élections se sont déroulées.
Après 3 jours de travaux et des tractations de coulisses, a-t-il été difficile pour vous de devenir Bâtonnier ?
Je ne sais pas ce qui n’est pas difficile au monde. Tout est difficile. L’erreur serait de croire que tout peut être pris à la légère. Dans la vie, il faut faire des sacrifices, il faut penser positif pour atteindre ses fins. Je crois que c’est ce qui s’est passé.
Vous avez été soutenu de bout en bout par des jeunes avocats. Ceux qui sont entrés au Barreau dans les années 90. Quelles stratégies avez-vous utilisées pour les convaincre de rallier votre cause?
Nous avons créé ce qu’on appelle “ l’équipe pour le changement ”. Les jeunes se sont approchés de moi et m’ont dit qu’ils aiment mon style et qu’ils voudraient que je dirige ce qu’ils ont appelé “ Team for change ”. Moi j’ai proposé qu’on passe le bâton aux jeunes. Que l’on sorte un peu de la monotonie dans laquelle nous vivons. Pour ce faire, il fallait qu’on les mette face à leurs responsabilités afin qu’ils sachent exactement ce qu’on attend d’eux. Je crois que c’est pour cela que les jeunes m’aiment. Il n’y a pas d’autres explications à donner.
Il y a eu comme un climat de frustration pendant les élections. Comment avez-vous apprécié le fait que le Bâtonnier sortant jette l’éponge?
Le Bâtonnier sortant a posé tous ses actes en toute liberté. Il a exprimé son opinion. Il a pris la résolution d’abandonner. J’estime qu’il n’y a aucun problème à cela. Il a été libre de poser cet acte.
Ne pensez-vous pas que cet acte puisse créer une implosion ou des fissures au sein du Barreau ?
Pas du tout ! Parce qu’il est un avocat et le restera. S’il a jugé à un certain moment qu’il n’est plus prêt à poser sa candidature, cela ne veut pas dire qu’il n’est plus avocat. Quant aux relations entre lui et moi, et même avec les autres avocats, elles restent sereines.
Vous avez travaillé avec lui pendant de longues années. Le sentez-vous prêt à vous rendre la tâche facile en vous léguant les clefs des grands chantiers en cours de réalisation qu’il a amorcés ?
Oui! Normalement, il y a dans notre univers d’avocats, ce que nous appelons la “ continuité dans le service ”. La passation de service entre lui et moi ne doit pas constituer un problème.
Sur quoi adossez-vous votre programme de travail ?
Je pense qu’il est un peu prématuré d’en parler déjà. C’est très tôt. Il faut savoir que le Bâtonnier a ses compétences propres à côté desquelles il y a celles du conseil de l’Ordre. Il revient donc à ce dernier de statuer sur la question selon la loi et le règlement intérieur. De toute façon, nous vous déroulerons notre programme le moment venu.
Vous êtes naturellement un vieux de la vieille. Et il y a au sein de votre corps de métier une gangrène qui n’est autre que la corruption. Quel regard portez-vous sur la corruption au sein des avocats ?
Je ne peux pas dire que la corruption ne gagne pas du terrain que dans le Barreau. Elle sévit dans tous les secteurs d’activités. Mais en ce qui concerne les avocats, nous allons lutter avec la dernière énergie pour l’enrayer de notre corps de métier. Etre avocat, c’est avant tout être gentleman, un homme respectable et respecté. Pour sauvegarder cette image, nous allons combattre cette gangrène par tous les moyens.
Comment réagissez-vous sur le fait que de plus en plus, les avocats vont en prison pour filouterie, escroquerie et mésintelligence ?
Avant d’être un avocat, on est d’abord homme. Tout homme a des forces et des faiblesses. Revenant à votre question, je ne peux naturellement pas être content de voir des avocats aller en prison. Un avocat ne doit pas poser des actes qui puissent ternir l’image de la profession qui est la sienne. Un avocat est un homme de vertu, un modèle de société. C’est tout simplement regrettable d’apprendre que pour quelques raisons, des avocats se retrouvent dans les maisons d’arrêt.
Une bonne partie du conseil sortant a pratiquement claqué la porte de l’Ag. Comme si cela ne suffisait pas, des voix s’élèvent pour porter des accusations contre le Bâtonnier sortant. Doit-on s’attendre à des représailles au cas où les malversations sont avérées ?
Il faut que je vous explique quelque chose. L’assemblée générale n’est pas convoquée par le Bâtonnier mais plutôt par le président de l’assemblée générale. Ce qui s’est passé, c’est que un avocat qui est tête de liste ainsi qu’un groupe d’avocats qui ont battu campagne de gauche à droite pour être élus au conseil de l’Ordre ont dit qu’ils ne voulaient plus continuer. A ce moment-là, malgré le fait que ce soit un Bâtonnier sortant qui a retiré sa candidature, cela ne veut pas dire que c’est le conseil de l’Ordre qui a claqué la porte. Ce sont certains candidats et je ne vois pas où est le problème. Ils sont libres de le faire.
Dans le registre des chefs d’accusation, on parle d’un terrain litigieux, on parle d’un soupçon de détournements d’argent. Envisagez-vous des poursuites contre ceux qui auraient mal utilisé les biens du Barreau ?
Il ne revient pas à un nouveau Bâtonnier de juger un ancien Bâtonnier. C’est moralement suspect et indécent. Même de façon disciplinaire, les erreurs commises par un avocat quand il est président de l’assemblée générale des avocats, vice-président, Bâtonnier ou membre du conseil de l’Ordre ne peuvent pas être jugées par le conseil de l’Ordre. Ce n’est non plus pour dire qu’on peut faire n’importe quoi. Il y a des instances capables de trancher en pareil cas : le ministère de tutelle, le ministère public… Pour le moment, je n’ai aucun document sous les yeux pour confirmer l’hypothèse selon laquelle il y’aurait un terrain litigieux, des détournements… Attendons voir arriver l’avenir, la suite, on verra.
Dans votre discours de remerciement à vos pairs, vous preniez des engagements comme celui de ne pas mentir, de ne pas faillir, et surtout de ne pas vous représenter au cas où vous aurez failli. Avez-vous les moyens pour tenir vos engagements ? Si oui quels sont les moyens dont vous disposez ?
Ceux qui me connaissent savent que je suis un homme de parole. J’irai jusqu’au bout des promesses que j’ai faites. J’ai dit ce que je ferai une fois élu, je ferai ce que j’ai dit.
Comment entendez-vous vous impliquer dans l’organisation du concours permettant aux jeunes d’entrer dans le Barreau ? Qu’en sera-t-il de l’application du Code de procédure pénale ?
Tous ces problèmes sont réglés par les textes. L’entrée en stage, l’examen de fin de stage, on n’aura qu’à suivre les textes. Parlant des examens, ils ne sont pas organisés par le Barreau du Cameroun, mais par le ministère de la Justice ; avec comme président du jury le Bâtonnier de l’Ordre. Le président du secrétariat est un des responsables du ministère. Le jury est composé d’un président qu’est le Bâtonnier, 2 avocats, 2 magistrats de la Cour suprême, 2 professeurs de la faculté de droit à l’université. Ce n’est pas une affaire du Barreau ; même si nous pouvons demander à la tutelle d’organiser cet examen selon l’esprit de la loi. Elle dit que l’examen a lieu chaque année. Si le ministère a des difficultés à l’organiser, nous ne pouvons rien y faire. Ce n’est pas de notre faute. Nous allons plaider que soit organisé cet examen selon les textes, sans exercer des pressions.
Par quoi allez-vous commencer votre feuille de route ?
Je vais commencer par mettre le Barreau sur les rails. Nous devons tout mettre en œuvre pour faire avancer les choses. On ne place pas un wagon sur les rails pour qu’il reste éternellement. Il faut que tout bouge et qu’on ait le sentiment d’avancer en améliorant ce qui doit être fait. Nous devons si bien faire que demain, en quittant les affaires, que nos successeurs sentent que nous avons fait mieux que les prédécesseurs. Je voudrais que demain soit meilleur. J’ai un devoir d’améliorer les choses, de chercher les voies et moyens pour faire progresser ce qui existe. Il s’agit de voir comment les avocats sont à l’aise, contents. J’entends par là que chaque avocat gagne son pain quotidiennement. Mieux encore, je voudrais faire régner l’éthique et la déontologie. Le moment est venu pour que l’avocat soit un citoyen respecté et respectable. Il est temps également que l’avocat respecte les règles de son métier.
On a vu certaines personnes, candidats, claquer la porte du conseil. Comptez-vous faire quelque chose pour les ramener ?
Je rappelle encore qu’il n’y a pas d’obligation pour un avocat à être candidat au conseil de l’Ordre. On peut être candidat aujourd’hui et s’arrêter en chemin. Mais dans mon statut de Bâtonnier, je dois tout faire pour mettre tous les avocats dans le même bateau. C’est un impératif pour moi. Le Bâtonnier joue le rôle d’un chef d’orchestre. Il doit éviter la confusion des rythmes et le mélange des gammes. Il doit veiller à ce que chacun joue bien sa partition ; car il s’agit de mettre tout en musique. Le Bâtonnier doit s’assurer que tout marche bien. Que chacun fait certes son boulot, mais dans le sens que l’on puisse avoir au bout du compte, la sérénité et une harmonie collective. En tant que Bâtonnier, j’entends jouer pleinement ce rôle ; de même que je vais m’atteler à réunir tout le monde dans le même bateau.
Entretien avec Souley ONOHIOLO et Edouard TAMBA
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