COL'TENDANCE
Séverin Cécil Abéga : Autobiographie
Dans l'édition de la revue littéraire "Patrimoine" de mai 2006, l'auteur décédé dernièrement avait réalisé sa propre autobiographie.
Mon amour pour la littérature est né au flanc de ma grand-mère. Femme des temps anciens, ma grand-mère refusait de dormir sous une couverture. Elle ne fermait les yeux que devant un bon feu. Et le feu, aujourd'hui encore, c'est dans la case des femmes. Dans nos villages, chaque ménage a deux cases, une pour l'homme, une pour la femme. On dort dans celle de l'homme, et c'est là que sont entreposés les biens les plus précieux de la famille. Celle de l'épouse est appelée cuisine, et c'est là que dormait ma grand-mère, sur un lit de stipes de raphia, entretenant le feu toute la nuit. Et ce jour-là, nous abandonnions la grande maison à mon père et à ma mère, et nous allions tous nous coucher avec Grand-Mère, nous serrant et nous disputant pour nous coucher tous sur le même lit qu'elle. Mon père a interdit que l'on donne le nombre de ses enfants, mais à cette époque-là, nous étions déjà bien nombreux à partager ce lit. C'était un lit merveilleux, car ce qui s'y déroulait était unique au monde.
En effet, quand nous étions couchés, quand les plus taquins s'étaient assagis, elle nous récitait des contes. Elle était vraiment vieille, et parler l'essoufflait. Après une ou deux phrases, elle se taisait, et on avait l'impression que sa respiration se coupait. Au bout d'un moment, elle laissait échapper un long souffle qui s'en allait en sifflant, et reprenait le fil du récit. Ah ! Le suspense de cet interminable moment. Nous étions tous silencieux, attendant qu'elle reprenne le fil de l'histoire. Ce n'était pas seulement l'histoire de la tortue ou de la panthère, du potamochère si sot ou de sa femme si sage, de la petite orpheline ou de l'ogre Emomoto. C'était aussi une classe de chant, car il y avait de nombreuses chantefables.
Nantis de ce bagage, nous allions à notre tour raconter aux autres lors des veillées, ou quand elle n'était pas là. Il faut dire que les veillées que j'ai connues étaient en fait des compétitions dans tous les sens du terme. Elles ont disparu très vite à cause de l'école qui occupa désormais toutes les soirées des enfants du village, et je suppose qu'il en fut de mon village comme de tous les autres dans les environs et même du pays beti, mais aussi à cause des tensions qui divisèrent à partir d'un moment donné nos parents.
Divisions
La plupart résultaient des querelles foncières : le champ du grand-père avait été vaste. Mais quand il avait fallu le diviser entre six ou huit enfants, chacun avait trouvé qu'un peu du lopin mitoyen aurait dû lui revenir, et qu'il fallait tracer la limite comme ceci et non comme cela. Cette atmosphère lourde ne permettait plus aux enfants de s'asseoir ensemble le soir. Quand cela était encore possible, on commençait par des jeux. Des jeux, on passait à des compétitions chantées : tit i tong ! tong ! Bête à cornes ! Corne ! Et on donnait le nom d'une bête à corne. Il y en avait aussi pour les bêtes à queue, les animaux grimpeurs, les oiseaux, ainsi de suite. Le vainqueur était celui qui en citait le plus grand nombre. Il y avait ensuite les devinettes. Toute la soirée était faite de compétitions, et chacun essayait d'en gagner le plus grand nombre.
Même les contes donnaient lieu à un concours. Nous les avions entendus plusieurs fois. Nous avions tous le même répertoire. Il pouvait y avoir des variantes quand un enfant venu d'un autre village ou du pays et on se mêlait à nous, ou parce que nos mères n'avaient pas grandi ensemble, mais ces variantes étaient infimes. Connaître une histoire est une chose, la raconter en est une autre, et bien la raconter est encore bien plus compliqué.
Or, il fallait essayer de raconter mieux que les autres. Cela ne veut pas dire qu'on devait inventer ou ajouter des choses. Les aînés étaient vigilants, et on se moquait copieusement de celui qui tentait d'affabuler, car cela prouvait qu'il ne connaissait pas le conte. Cette surveillance augmentait quand les femmes, ayant fini leurs occupations de la journée, venaient s'asseoir petit à petit à nos côtés. Il fallait vraiment y mettre du talent. Les femmes nous laissaient raconter en nous corrigeant, et quand elles étaient devenues assez nombreuses, elles racontaient à leur tour et nous nous taisions. Quand la tradition des veillées est morte dans mon village, je connaissais déjà ce qu'on appelle un beau texte, et cette notion est restée très vivante chez moi.
Ma grand-mère est morte quand j'avais dix ans, mais je peux encore réciter ce qu'elle nous a raconté, et chanter les comptines de ses chantefables. Ce fut ma première vraie leçon de littérature, et je crois que c'est là que le moule de l'écrivain s'est creusé: je suis resté d'abord et avant tout un narrateur. Même lorsqu'il faut donner une peinture des sentiments ou créer une émotion, je ne le fais bien qu'à travers une bonne narration. Et ce récit court que j'affectionne à travers la nouvelle, c'est peut-être le conte qui vit en moi…
Quotidien Mutations