COL'TENDANCE
Prince Ndedi Eyango : « Je ne regarde pas les clips, c’est choquant »
Chanteur à succès du milieu des années 80, prince NDEDI EYANGO a choisi il y a une trentaine d’années envers et contre tous de faire de la musique. Un parcours intéressant, captivant, qui commence pour l’enfant de Ngalmoa (près de Nkongsamba, dans la région du Moungo), transite par Douala, avant de s’établir définitivement aux Etats-Unis. Pays où il décide de s’envoler pour donner une autre dimension à sa carrière. 16 ans après être parti du Cameroun, il dresse le bilan de sa production musicale, du fonctionnement de la musique camerounaise (piraterie, influence étrangère, droit d’auteur, etc). L’interview a été réalisée au mois de mars dernier au cours de l’émission ENTRETIEN AVEC… qui est diffusée tous les jeudis à 22 heures sur STV2.
Cameroun-online / Lundi 4 mai
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Pourquoi vous appelle t on « prince ». Êtes-vous issu d’une lignée royale ?
C’est vrai que mon grand père était le roi des Ngalmois mais, si on m’appelle surtout Prince c’est parce que je suis le premier à chanter et le premier à moderniser le folklore de chez nous, donc l’un des premiers à promouvoir la culture de notre région du Moungo et de Nkongsamba en particulier. Je me rappelle qu’un jour lorsque je faisais des concerts scolaires, je n’avais pas encore d’album je me produisais au club municipal de Nkongsamba, j’ai été introduit de cette manière par un imprésario qui m’a présenté comme le prince des montagnes, je me suis alors dit que ça sonnait bien et voilà.
Il parait que votre père était pasteur, cela suppose t-il que vous avez vécu dans un cadre religieux strict ?
Tout à fait. C’est vrai que mon père est décédé quand j’avais dix ans, mais j’ai grandi au sein de l’église et j’ai reçu une éducation religieuse avec la chorale et toutes ces choses…
Qu’en est-il de votre mère ?
Ma mère qui vit toujours est tout simplement une femme au foyer.
Combien de frères et de sœurs avez-vous ?
J’ai trois sœurs et un frère.
Quel type d’études avez-vous suivi ?
J’ai fait une école primaire à Ngalmois et j’ai fini à Nkongsamba puis, je suis rentré au CTI de Nkongsamba ou j’ai passé trois ans dans cette école qui aujourd’hui est devenue le lycée technique de Nkongsamba.
Est-ce le décès de votre père qui vous a empêché de pousser loin vos études ?
Comme tout enfant, j’ai été perturbé par la mort de mon père puisque nous étions très proches. J’avais dix ans et j’étais au cours moyen première année. Après son départ, il fallait que je parte de la maison. Nous n’étions plus logés par l’église, il fallait se débrouiller. La galère avait commencé et ça été très difficile.
Qu’avez-vous fait par la suite ?
Quelques années après ce drame, je suis allé vivre à Nkongsamba chez mon oncle au quartier 11. C’est ainsi que j’ai pu poursuivre mon enseignement primaire. Ensuite, je suis allé au Cebec, puis au Cti. L’enseignement technique n’était pas vraiment mon premier choix c’est juste que j’avais raté mon concours d’entrée au lycée, mais j’ai eu la chance de réussir celui du Cti.
Dans la jeunesse, quel métier souhaitiez-vous exercer ?
Dès l’âge de cinq ans, je voulais être musicien. D’emblée, je voulais chanter, être artiste, avoir la chance de jouer à un instrument. A cette époque, j’avais déjà des cahiers de chants, j’écrivais des chants zaïrois, j’interprétais James Brown, sans toutefois comprendre la musique, ni maîtriser les langues.
Quels étaient vos artistes modèles ?
Vous savez le Cameroun a toujours été dominé par tout qui venait de l’extérieur, donc on écoutait James Brown, Claude François, Johnny Hallyday et au pays des gens comme Eboa Lotin, Francis Bebey
En quelle année décidez-vous de venir à Douala ?
Je crois en 1977. A l’époque, il y avait beaucoup d’artistes talentueux. Un groupe m’impressionnait beaucoup c’était les Black Style. Moi, je rêvais de jouer à la guitare. Mon idole était Toto Guillaume. Je me suis dit qu’étant à Nkongsamba, je n’avais aucune chance de rencontrer les artistes que j’admirais, ce qui m’a perturbé. Voilà, ce qui m’a poussé à abandonner mes études pour venir à Douala rencontrer des gens comme Toto, Nkotti François etc.
Les avez-vous finalement rencontrés ?
Non, quand j’arrive à Douala en 1977, Toto Guillaume part à l’étranger. Mais, je rencontre les Black Style. En raison de mon jeune âge, je ne pouvais pas entrer dans les bars, donc, je les regardais jouer par la fenêtre. Je visualisais le doigté du guitariste pour ensuite prendre ma guitare et expérimenter.
Chez qui vivez-vous à Douala ?
Chez ma sœur aînée Blandine Eyango. Toute ma famille s’était retournée contre moi parce que j’avais abandonné mes études. Personne ne voulait me loger. Ma sœur a été d’un grand soutien.
Avez-vous essayé d’approcher les Black Style ?
Sachant qu’Emile Kanguè est de ma région, c’est le premier que j’ai approché. On s’est rencontré mais ça ne s’est pas très bien passé. Heureusement, j’ai pu aborder Nkotti et je lui ai parlé de ce que je faisais, je voulais jouer dans un groupe. Il m’a demandé de passer chez lui le lendemain à 10h, il habitait à la rue Kotto. Voilà comment grâce à son aide, j’ai intégré les musiciens du Black style où je remplaçais de temps en temps un de leurs musiciens.
Mais qui vous a appris à jouer à la guitare moderne ?
Jadis à Douala, on se servait de guitares artisanales qu’on fabriquait nous mêmes avec du fil de fer dur servant à tendre les pièges aux gibiers en brousse. Ce n’étaient pas des guitares modernes donc je ne pouvais pas apprendre des accords. Mais, j’ai appris tout seul car je suis tombé sur un livre qui m’apprenait les accords et j’ai aussi développé mon doigté progressivement.
Peut-on dire que Nkotti François a été pour beaucoup dans votre carrière ?
Oui, car il m’a donné le courage simplement parce qu’il m’a d’abord ouvert sa porte et a cru en mon talent. Il m’a offert le privilège de remplacer temporairement le rythmeur des Black Styles, Mouelle Jean.
Avec les Black Style, votre travail était-il rémunéré ?
Non, c’était une formation, on me l’avait dit. C’était pour me faire connaitre. Cela a été difficile, il fallait marcher à pieds pour aller au cabaret Mermoz. J’habitais loin et je me faisais souvent rafler par la police. Un jour, je suis allé chez Nkotti lui dire que je voulais arrêter. Je ne pouvais même plus assumer mon transport. Malgré tout, nous sommes restés proches et j’ai même fait des maquettes chez lui.
Est-ce vrai que vous avez vendu du pain et de la bière dans les bars pour vivre ?
Oui, c’est vrai. A l’époque, je travaillais dans un bar près du collège de la salle. J’étais un barman plutôt bien payé, 15000frs à l’époque (1979). Cela constituait une sacrée somme.
Je ne pouvais pas encore vivre de la musique.
Qu’est ce qui vous fait quitter les bars ?
Je crois que j’avais déjà réalisé la maquette d’une personne nommée Njanga avec l’aide d’un ami qui jouait de la basse rythmique. Un jour, un Monsieur entre dans un bar et sort un 45 tour afin qu’on le joue. Lorsque la chanson commence je la reconnais, c’était celle dont j’avais réalisé la maquette. Le monsieur m’avoue qu’il voulait travailler avec celui qui joue la guitare dans ladite maquette mais il ne savait pas ou me trouver. Il me demande ce que je fais dans un bar et me dis que je ne suis pas un vendeur de pain. Cette phrase m’a alerté. Voilà ce qui m’a fait arrêter la vente au bar puisque travailler là ne me permettait pas de poursuivre mon rêve.
Que s’est t-il passé en suite ?
Mon travail me permettait de louer une chambre à trois où quatre mille francs par mois. L’arrêt de ce job a été difficile, il fallait partir de Bepanda à Douala bar à pieds, il n’y avait pas d’argent. C’était pénible, cela a duré 8 à 9 mois avant que le jeune homme pour qui je réalisais les maquettes commence à faire des concerts. Il faisait la première partie de certains artistes et moi je l’accompagnais à la guitare. C’est ainsi que j’ai rencontré d’autres artistes plus connus comme Penda Dalle, Axel Muna, Misse Ngoh. J’ai commencé à jouer avec tout le monde et même des artistes qui vivaient en France comme Dina Bell, Jacky Ndoumbe qui avaient entendu parler de moi. Donc à chaque concert, on faisait appel à moi, je gagnais mieux ma vie.
Mais plus tard, comment vous retrouvez vous à jouer dans un autre bar ?
Bien que je fasse plusieurs tournées avec des grands artistes dont Joe Mboulè au Gabon, Moni Bilé en cote d’Ivoire, on rencontrait pas mal de problèmes. Souvent maltraités et parfois mal payés. Moi, je voulais un salaire qui me permettrait de m’occuper de ma mère et payer mon loyer. J’ai décidé de ne plus accompagner les chanteurs, je voulais jouer quelque part et l’on m’a proposé le Mont Manengouba. Là-bas on voulait que je joue mes propres chansons. Je n’avais pas encore de disque mais j’étais payé 80.000 F, ce qui était un bon salaire. Je n’y suis néanmoins pas resté longtemps, car je rêvais d’aller dans une école de musique et sortir mon album.
Vous évoluez dans les cabarets, ce qui vous permet de gagner votre vie correctement, alors pourquoi partez vous pour la France ?
Ayant réalisé des maquettes de Dina Bell, Jacky Ndoumbè, je savais que j’étais un bon guitariste. Je voulais donc faire des studios. J’étais assez mur pour devenir un professionnel, mon rêve était d’entrer dans une école de musique en France et devenir un musicien de studios.
Comment avez-vous réussi à voyager ? Etes vous passé parle désert ?
Dans ce bar, je gagnais 80.000f/mois. Alors, j’ai économisé pour me payer un billet d’avion qui valait 250.000f à l’époque. C’était très difficile, avoir le visa n’a pas été très complexe mais avoir un passeport a été dur. Pour les tournées avec les artistes, je voyageais avec un « laissez passer ». Pour le Visa, ce qui a facilité c’était le contrat d’enregistrement que j’avais avec Tamo Isidore.
Connaissiez-vous des gens en France ?
Personne. J’avais déjà rencontré des gens comme Aladji Touré, mais je n’avais pas leurs contacts. J’ai pris un gros risque. Heureusement avant de partir, je suis allé dire au revoir à Penda Dallé qui m’avait passé le numéro de son cousin Ekwe Silo au cas où ça tournerait mal. C’était mon seul contact. Lorsque j’arrive à Orly en France, j’avais la somme de 150. 000f que m’avait remise ma mère. Je n’avais pas de monnaie, voulant téléphoner, je me dirige vers une femme blanche qui m’aide à joindre Ekwe Silo. Je l’ai appelé mais je ne pouvais pas lui dire tout de suite que je voulais habiter chez lui. Comme tous les Noirs en France, il n’aurait pas accepté. Alors, je lui ai raconté simplement que je ne connaissais pas la ville et que j’avais besoin de son aide pour me trouver un hôtel.
Comment comptiez-vous faire pour vous en sortir au cas où vous ne l’auriez pas vu ?
On m’avait tout expliqué. Je savais que l’auberge me coûterait 5.000 f par jour et 500 f par jour pour manger du poulet et des frites. Donc, j’aurais pu tenir un mois tout au plus. J’ai décris le lieu où je me trouvais à Orly et quarante minutes plus tard, ils sont arrivés tous les deux : Ekwè Silo et un certain Essaka Ekwalla, qui était un producteur de musique dont je connaissais la réputation parce qu’il avait eu à produire Penda Dallé, Marthe Zambo et Mbella NJoh. Pendant que l’on discutait dans la voiture, je leur ai expliqué la raison de ma venue à Paris. Ils m’ont demandé si je possédais une maquette. J’en avais dans ma valise. Je l’ai sorti, on l’a écouté. Au bout de la troisième chanson, le producteur s’est montré intéressé. Le producteur a proposé donc de m’héberger. Une semaine après, j’ai signé le contrat d’enregistrement.
De quel type de contrat s’agissait-il ?
Je ne sais pas. J’étais tellement excité que je ne l’ai même pas lu. À ce moment, quand il fallait faire un disque, soit on était arrangé par Toto Guillaume, soit par Aladji Touré. Moi, j’avais un style unique. Alors je voulais le faire seul. Le producteur n’était pas d’accord. Ce qui a retardé mon enregistrement. Quelques temps après mon producteur ramène une valise pleine de 33 tours, j’ai vu mes affiches. J’étais très content. Je me suis interrogé par la suite. J’hésitais entre rentrer au pays et rester en France.
Finalement, combien de temps êtes-vous resté en France ?
J’y suis resté quatre mois, puis un jour, j’ai débarqué au Cameroun chez ma sœur avec mes albums dans la valise.
Aviez-vous au moins ramené de l’argent ?
Non, je suis rentré pauvre. Mais je venais pour promouvoir moi-même mon album.
Comment vous y prenez vous pour la promotion ?
Il fallait vendre un album inconnu. C’était difficile à écouler. Je faisais du porte à porte pour vendre le disque à 3500 f, le tour des discothèques. J’étais abattu. Plus, personne n’osait me prendre comme guitariste. Mais trois mois plus tard, il a décollé grâce aux personnes comme Rigobert Diabongué qui est l’un des premiers à jouer mon disque à la radio.
Comment décolle votre album ?
J’étais désespéré. Un jour j’étais sorti à mon retour ma sœur me dit que des messieurs en veste sont venus me chercher et qu’ils voulaient me faire une proposition pour un concert. A l’époque, le téléphone n’était pas vulgarisé comme à présent. Alors je ne sortais plus de chez moi car j’attendais que ceux-ci reviennent. Un après midi, des gens arrivent chez moi et me parlent d’un concert qui aura lieu à l’Abbia à Yaoundé et me disent que je fais partie des artistes qui avaient été choisis. J’étais content et en même temps surpris d’entendre que mon disque marchait à Yaoundé. Lorsqu’ils ont demandé mon prix pour un concert j’ai insisté pour qu’ils reviennent et immédiatement je suis allé voir Jacky Ndoumbè à Makèpé afin qu’il me donne des conseils. On s’est entendu pour 200.000f équivalant à deux concerts. C’est donc là que tout a commencé.
Votre premier album sort en 1985, puis en 1987 vous faites un album avec une chanson célèbre « You must calculer »…
C’est cette chanson qui m’a fait connaitre, même hors du Cameroun et j’en suis fier. J’ai gagné assez d’argent.
Je suppose que vous avez aussi gagné en popularité et en femmes ?
Evidemment, cela fait partie du succès.
En 1989, vous sortez « Soul Botingo ». Pouvez-vous nous racontez l’histoire de cet album ?
Dans cet album, il a aussi le titre Patou. Je parle de corruption. Pour la préparation de ce disque, j’ai eu beaucoup de stress. Car le précédent avait eu un grand succès et il fallait se maintenir au même niveau.
Avec qui travailliez-vous ?
Je réalisais tous mes albums à Paris. J’ai fondé mon groupe les Montagnards, je partais en tournée et je faisais beaucoup de concerts à l’étranger. La musique camerounaise était très appréciée.
En 1991, vous mettez sur le marché l’album « tout le monde a des problèmes ».
Cet album également a beaucoup marché.
Vous étiez à l’époque, l’un des artistes les plus populaires du pays. Pourquoi décidez-vous de quitter le Cameroun pour les Etats-Unis ?
Il se trouve qu’à ce moment le multipartisme arrive au Cameroun et un peu partout en Afrique comme je voyageais beaucoup je le vivais. Les troubles sur le continent affectaient les spectacles de musique. On ne tournait plus. Alors, j’ai commencé à me poser des questions. Je voulais améliorer mon travail et la personne que j’étais. En 1992, j’ai effectué une tournée au Kenya et en Zambie, arrivé à l’aéroport, on a été surpris au cours d’une conférence de presse…
Quel type de surprise ?
Je n’ai pas pu répondre aux questions des journalistes car je ne parlais pas un seul mot d’anglais. Heureusement, j’avais pour chef d’orchestre Aubin Sandjo qui se débrouillait en Anglais. C’est lui qui traduisait. J’ai donc compris que j’étais limité. Il me fallait être bilingue. À cela, s’ajoute le fait que la presse camerounaise créait des oppositions absurdes entre le Makossa et le Bikutsi, ma génération a souffert de cela.
Que s’est il passé exactement ?
En dehors du sabotage, certains animateurs de radios ont crée des divisions entre les artistes. Ce qui a occasionné la méfiance et la censure. Moi, je ne voulais pas rentrer dans tout cela j’ai pensé qu’il était tant que je passe à autre chose.
Mais pourquoi avoir choisi les Etats-Unis D’Amérique ?
Je ne voulais pas un pays où j’aurais été influencé. Je cherchais un endroit où je pourrai m’exprimer librement, un pays où on pouvait encore rêver.
Aviez-vous des repères là bas ?
En fait, j’étais très connu des Camerounais vivants là-bas. J’ai commencé à effectuer des tournées à Washington, Atlanta, Boston etc. J’ai décidé plus tard d’aller vivre à Los Angeles car c’est une ville favorable au Show business. Arrivé là-bas, j’ai fondé la troupe les montagnards de Hollywood. Constitué essentiellement de Blancs et Brésiliens. On a répété pendant environ huit mois pour qu’ils s’habituent aux rythmes africains. Il faut dire que les échanges avec tous ces professionnels de la musique m’ont permis d’évoluer.
Au bout de combien de temps avez-vous réussi à parler Anglais ?
Je n’ai jamais pris de cours. Je me suis jeté brusquement dans les conversations car j’avais du courage. Ainsi au bout de six mois je m’en sortais.
Comment le public a-t-il considéré votre musique ?
Aux Etats Unis, la population est grande et diversifiée. Il existe beaucoup de rythmes. Un artiste étranger n’a pas de chance d’être diffusé en Radio. Mais il y a dans ce pays un marché pour chaque musique. J’ai joué dans de grands festivals où après mes prestations je pouvais vendre jusqu'à 400 cd à 10 ou12 dollars équivalent à 8.000f. C’était comme ça partout où j’ai fait des tournées.
En quoi est ce que les Etats-Unis ont-ils influencé votre musique ?
Vous savez l’environnement façonne l’homme. Lorsque je vivais à Los Angeles, je n’avais aucune possibilité d’écouter de la musique africaine car elle ne passe ni à la radio ni à la télé ni dans les boites de nuit. Donc j’écoutais autre chose, j’ai donc appris les inversions, les harmonies et comment changer les accords.
On a l’impression que votre style musical s’est américanisé. Souhaitez-vous par là toucher un public plus large ?
Non, je ne crois pas que cela soit le cas. Je sais toujours faire tout ce que je faisais avant. C’est juste que j’ai aussi appris autre chose. Je suis ingénieur de son. Il y a une logique maintenant que je respecte dans mes arrangements et dans les chansons que je compose.
Combien d’albums avez-vous fait aux Etats-Unis ?
Entre cinq et six albums.
Qu’est ce qui vous a poussé à créer le label de production Preya music ?
Avant que je ne parte de ce pays, j’avais eu à organiser les concerts de Dina Bell, Hoigen Ekwala, la tournée de Tom Yoms avec ce Label PREYA, qui est un rapprochement de « Prince Eyango ». J’ai voulu aider les jeunes afin qu’ensemble on révolutionne la musique camerounaise et je pense que mes choix ont été remarquables : Longuè Longuè, Jacky Kinguè, Tanus Foé.
Comment avez-vous rencontré tous ces jeunes…
J’ai rencontré Longuè Longuè pendant qu’il chantait dans un cabaret. Quand il a fini de chanter, je n’ai pas applaudit sa prestation comme tout le monde alors, il est venu me voir pour me demander s’il chantait mal. Je lui ai répondu que j’attendais de lui qu’il exécute ses propres chansons. Il a eu le courage de le faire et c’était formidable. Il a chanté « Ville morte ». Je l’ai donc connu de cette façon là. Et trois ans après, il est venu me voir au moment ou j’étais prêt à produire. Cela a été pareil pour Jacky Kinguè. J’ai été séduit par son timbre vocal particulier dans un cabaret. Quant à Tanus Foé, je l’ai rencontré à Yaoundé ou il devait accompagner K Tino, j’ai vu en lui quelque chose de différent…
Ces artistes vous ont-ils rapporté de l’argent ?
Disons juste qu’à ce moment, la production était mieux qu’aujourd’hui car maintenant elle ne paye même plus à cause de la piraterie. J’ai également connu pas mal de problèmes dans la production.
De quels genres de problèmes s’agit-il ?
C’est un milieu très ingrat, il y a beaucoup de médisance d’ailleurs. Certains ont dit que je ne pouvais plus chanter et pour cette raison que j’exploitais les jeunes. Ces jeunes mêmes quand ils ne sont pas connus tout va bien mais quand ils deviennent célèbres, ils sont les premiers à vous envoyer leurs avocats. Moi, j’ai choisi de sacrifier ma carrière pour m’endormir en me disant que j’ai changé la vie de certains jeunes, ce qui pour moi est une satisfaction.
Mais au final, ces artistes reconnaissent-ils au moins ce que vous avez fait pour eux ?
Non, pas pendant que je le faisais. Mais maintenant que j’ai arrêté, on apprécie mieux ce que je faisais. Certains se disent même prêts à retravailler avec moi.
Cela veut il dire que vous n’avez pas vraiment arrêté la production ?
On ne peut pas arrêter ce qu’on aime. Aider les gens chez moi c’est naturel. Je pense que nous les artistes camerounais, nous ne sommes pas des concurrents, car mon concurrent c’est celui qui vient m’arracher mon marché, c'est-à-dire les artistes étrangers. Je continuerai à aider tant que je peux le faire.
L’autre point important est que vous êtes parti du Cameroun il y a 16 ans. Mais vous demeurez populaire, quel effet cela vous fait il ?
Etre populaire chez soi, c’est une satisfaction donc ça fait plaisir. Je reviens et les gens dansent encore sur mes titres comme si je venais de commencer dans le métier.
Si c’était à refaire. Si l’on vous disait de repartir comme en 1993, est ce que vous le referiez ?
Non, je ne crois pas. Je pense qu’il faut faire les choses au bon moment.Ce que j’ai fait, je ne peux le refaire à cet âge. Mais je ne regrette pas mon départ, j’ai beaucoup gagné et bâti une famille là bas.
Vos albums se vendent ils aussi bien qu’avant ?
Pas du tout. On vend même plus à cause de la piraterie. Cela, tout le monde le sait. Aujourd’hui, nous produisons des disques pour nous maintenir et par ce qu’on aime cela.
Avez-vous l’impression que les pouvoirs publics ne vous aident pas assez ?
Je dirais oui et non, je pense que les artistes eux même ne font rien. C’est depuis que les artistes ont commencé à se faire la guerre entre eux qu’on est arrivé à ce niveau car la piraterie s’est amplifiée au moment où on a remis la gestion des droits d’auteurs entre les mains des artistes. Ainsi, la gérance n’était pas bonne et les dirigeants étaient de connivence avec les pirates.
Auriez-vous préférez que les Droits d’auteurs soient gérés par d’autres que des artistes ?
Oui. Vous savez les artistes ne sont pas forcément de bons gestionnaires. J’ai vécu ici des situations ou un PCA descend dans la rue pour se battre. Ce qu’il faut, c’est rechercher des professionnels.
Touchez-vous vos Droits d’auteurs ?
En ce qui concerne les Droits d’auteurs, je fais partie des perdants. J’arrive au moment où la Socadra connait des Problèmes avec mon tube « You must calculer ». De temps en temps, on m’appelait pour me donner 600 .pour attendre encore huit mois plus tard. Puis ça été la fermeture. A l’arrivée de la Socinada ça a été la même chose. Donc j’ai vécu cela toute ma carrière, je n’ai jamais compté sur les Droits d’auteurs.
Quelle est la part de responsabilité de l’Etat ?
Il importe d’abord que la communauté artistique soit organisée. Quand l’Etat a décidé de mettre sur pied une société civile des droits d’auteurs confiée aux artistes, il pensait sans doute ces derniers sauraient mieux la gérer. Je pense qu’il faut restaurer de la discipline.
Avez-vous l’impression que la musique est devenue plus facile à réaliser au Cameroun.
Ce n’est pas propre au Cameroun mais au monde entier. Ce sont les méfaits de la technologie qui fait en sorte que chacun puisse effectuer, même dans sa chambre, une programmation, s’enregistrer avec un micro et sortir un album. C’est une facilité qui n’a pas aidé. Mais la différence est que, ailleurs, on fait de la recherche, ce qui n’est pas le cas du Cameroun.
Que pensez de la plupart des clips que vous regardez ici?
Je n’en regarde pas car c’est choquant.
Que pensez-vous du niveau de la musique camerounaise aujourd’hui ?
Je pense qu’il faut beaucoup du travail au niveau des différentes musiques on assez de problèmes. Si vous avez remarqué à chaque fois qu’on parle d’un camerounais à l’échelle internationale, c’est quelqu’un qui ne fait pas de la musique pure. Les rythmes sont mélangés pour toucher l’Europe. Or, les Maliens, les Sénégalais et autres ne connaissent pas ces problèmes. Il faut qu’on commence par être fier d’être camerounais.
Selon vous qu’est ce qui explique la chute du Makossa ?
Au Cameroun, la politique a affecté la culture car le multipartisme a favorisé le tribalisme, ce qui fait que certains préfèrent écouter la musique de leur région. Notre musique se perd davantage car nous sommes divisés.
Vous êtes devenu très régulier au Cameroun comptez vous revenir ?
Pour moi, je ne suis jamais parti, et 16 ans après, il est temps que je sois plus fréquent pour différents projets. Ce qui importe, c’est d’avoir un pied ici et œuvrer pour que le Cameroun avance.
Interview menée Thierry NGOGANG