Jeudi 20 Novembre 2008

COL'TENDANCE

Les jeunes loups du Hip Hop camerounais se déchaînent ! « Dans un pays aussi désordonné que le Cameroun, où les gens perdent leur vies à voler, à piller, la musique nous a sauvé la vie…ceux qui nous gouvernent nous dirigent et nous égarent… »

Voici une interview exceptionnelle de la crème du hip hop made in Cameroun. Cameroun On-line les as surpris en pleine répétition d’un concert à Yaoundé, et Krotal, Joël Teek et les autres, en plus de l’amour du hip hop et de la musique, jugent avec lucidité leur parcours, leur condition et la vie au Cameroun. Chacun a son style, son originalité, mais ils ont une seule passion, l’amour de ce qu’ils font.

« Pour rien au monde, je ne changerais », déclare Danielle, elle qui avec une voix à la Withney Houston au pinacle de sa gloire, revendique son originalité….
Cameroun-online/octobre 2006

Cameroun-Online : Joël Teek Bonsoir!

Joël Teek: Yeah Bonsoir mon frère !

Ton vrai nom ?

Joël Teek: Je suis Yene Teek Joël, originaire du Cameroun, du Centre.

Tes débuts dans la musique, quel âge, où et comment ?

Joël TeekJe n’ai pas commencé par le rap, je n’ai jamais vraiment fait le rap, j’ai traîné dans le milieu hip hop. Mais j’ai amené une façon de concevoir ce hip hop, et j’appelle ça « Nanga style », mais ç’est pas une façon de quitter le hip, hop, il fait partie de mon parcours, j’ai le droit de donner ma vision de la chose et c’est ça que j’essaie de faire…

« Nanga style » c’est quoi, tu peux couper les cheveux en quatre pour les internautes qui ne comprendraient que dalle, un peu comme moi à ton truc…

Joël Teek: « Nanga style », c’est une vie de « Nanga » (SDF), si on rapproche ça à la musique, c’est une pensée qui veut que l’on reste soi-même, la musique doit rester ce qu’elle est avant qu’il n’y ait de la science dessus, elle doit d’abord être feeling. Et dans « Nanga style », je veux que toutes les musiques du Cameroun, quelles qu’elles soient, ou encore la musique du Cameroun, aille à la rencontre avec la musique du monde….

Très philosophique tout ça…ton premier album il intervient en quelles année ?

Joël Teek: Mon premier album sort en 2003, il s’appelle « Je viens de loin ».

Pourquoi « je viens de loin » ?

Joël Teek: Parce que à regarder un peu l’humanité, il y a tellement de choses qui se passent qu’on a déjà vécu, moi en tant que Camerounais, on me voit aujourd’hui, mais on ne sais pas d’où on vient, et moi je sais que je viens de loin, tout ce que les gens essaient de tourner aujourd’hui, c’est juste la roue qui tourne, c’est des choses qu’on a déjà vécu. Il faut veiller à l’étape à laquelle on est, c’est une étape bien précise et il faut que cette étape on la gère bien.

Le hip hop, il te coule dans les veines, il te sort des tripes, c’est dès le commencement… ?

Joël Teek: Je crois qu’on a toujours été tourné vers ces musique au Cameroun, avant il y avait le disco dans lequel on baignait, le disco commence à baisser, il y a un autre style qui vient ; quand le hip hop arrive, je m’y adapte en tant que jeune et puis j’ai rencontré Krotal et les autres…

Justement Krotal qu’on va faire venir…Krotal dernièrement à une soirée organisé par l’ambassadeur des Etats-Unis, on t’a présenté comme le Dr Dre (rappeur américain) du hip hop camerounais, tu assumes ?

Krotal : Non ! non ! pas du tout…Une chose est sûre, c’est que je compose, maintenant avoir la prétention d’être comparé à Dr Dre, j’aurais préféré une autre analogie…c’est vrai qu’a une époque, j’ai composé pour pas mal de groupes que ces soit de Yaoundé ou d’ailleurs, mais pour Yaoundé, j’ai composé pour 80% des groupes de la ville à une époque…

Comment la rencontre avec Joel Teek se fait ?

Krotal: De la plus simple des manières possibles. Je le connais depuis très très longtemps, depuis la période de Jérusalem, un groupe dont Joël Teek a fait partie avec des gars comme Booby, en 94. On se côtoyait sur les mêmes scènes. Je l’ai vu partir de là pour intégrer Umar CVM, comme il le dit, il vient de très très loin et au-delà de beaucoup de choses, on s’est mis à collaborer dès 1996-97. On travaillait déjà sur des projets communs et puis après ça s’est précisé quand Louis Tsoungui a fait venir le matériel pour que nous créions ce qui est devenu par la suite le « Mapane Records », on a bossé sur le projet de « Négrissime », Danielle Eyog qui est là, sur les premières moutures de Kamer Connection (compile), puis sur le projet R’n’b de Teek où on présentait notre révélation qui était justement Danielle….

Danielle qui va également s’approcher…

Krotal : Suite à cela, ce fut le projet « Rassyn » et ainsi de suite quoi !

On se rend compte que c’est un bloc, un noyau dur…

(Rires en pensant au groupe Français Noyau Dur) Un membre du groupe dont Funkis, un autre rappeur assis non loin de là : « On n’a pas envie d’appeler ça Noyau Dur »

« Incontrôlable pour un système qui formate la médiocrité »

Krotal : C’est à peu près la même chose qui nous amène chez Macase pour répéter, c’est une famille, on partage la même énergie c’est tout…

Il n’y pas de rivalités ? Krotal est un pachyderme de la scène hip hop, au propre comme au figuré, Joêl Teek, toi tu n’as pas un étendard à défendre ?

Joël Teek : Est-ce que mon étendard empêcherait celui de mon frère de briller.

Nous sommes sous le même soleil, et ce soleil là c’est pas parce que tu bouscules ton frère que tu auras forcément deux rayons, si t’as droit à un rayon, t’a droit à un rayon et nous on a compris ça très tôt, et on s’est dit, ensemble, on est plus fort, Lions (dit en anglais) nous sommes

Krotal : Ben voilà ! Il a tout dit, je veux dire dans mon album, il est présent sur au moins deux titres….

Est-ce que ce n’est pas parce que le hip hop a été marginalisé sur la scène camerounaise, même si c’est de moins en moins le cas, que vous trouvez la nécessité d’être solidaires, ce n’est pas un repli identitaire et nécessaire ?

Krotal : ça ne veut pas dire vraiment ça, moi je vais te dire de façon crue que c’est cette marginalisation qui a fait du hip hop ce qu’il est, c’est-à-dire une musique qui a finalement pris ses racines tant bien que mal en marginal, et qui est aujourd’hui incontrôlable pour un système qui passe son temps à formater vers la médiocrité, c’est clair.

Ce qui fait que pour nous, cette marginalisation était une force, mais terrible, tout ce mépris, cette mise à l’écart qui a fait de nous ce que nous sommes.

Tu veux dire aujourd’hui que les « hipopeuses » et les « hipopeurs » ne sont pas ceux qui ont raté leur vie… abasourdis par l’école ?

Krotal : Je ne suis pas du tout d’accord avec cette vision. La plupart des gars que je connais sont allés très loin dans leurs études, parmi nous il y a des gars qui ont des doctorats en psycho, des trucs comme ça.

Le hip hop c’est une culture, c’est une philosophie, une façon de vivre, de voir les choses, c’est au-delà d’un phénomène de mode comme le « coupé-décalé », ça n’a absolument rien à voir.

Il y a des gens qui disaient il y a 20 ans au Cameroun, « ça va passer », que les gens qui disaient à l’époque « ça va passer », 20 ans plus tard ne se posent plus la question quand cette culture est devenue présente et plus forte, je ne sais pas qui doit se remettre en question, si c’est nous ou si ce sont ces personnes.

Parce que 84 au Cameroun, on recevait déjà des entités comme Sidney qui est venu avec son groupe de danse ici et que les « Yaoundé city breakers » ont tabassé correctement à l’Abbia (cinéma)… ça c’est la réalité, le reste c’est du pipo, qu’on dise qu’il n’y a pas une culture hip hop au Cameroun véritable, moi ça me surprend.

Il y a des gens qui râpaient ici en 88, le rap il explose en France en 91, si ça n’effleure l’esprit de personne, tant pis…

Vous n’avez pas eté inspiré par des gens comme Mc Solaar, à l’époque dans les années 90 ?

Krotal : Ça dépend ! Maintenant pour ce qui est de l’écriture en français, je ne peux pas dire qu’on ait réellement été influencés par des gars comme Solaar…

Mais il a une rime hein…

Krotal : Ouais, il a une plume terrible, mais pour beaucoup de personnes ce n’est pas la référence absolue…Je préfère des gens qui rentre dedans. Solaar est abstrait, il est hyper abstrait dans ses approches.

Par rapport au soleil et à la chaleur, on est beaucoup plus accroché sur des groupes comme IAM qui est le premier groupe en France à avoir démontré qu’un label indépendant avait sa place dans le hip hop, il ont sorti leurs premiers albums de leurs poches, avant que les majors ne se ramènent. Maintenant on a rien contre des groupes comme NTM.

Teek ou Oumar CVM ou le Magma, ou quiconque, une chose est sûre, on a écouté des choses dès le début mais l’identité musicale qu’on a pu acquérir au fil du temps ne fait pas de nous des pâles copies d’eux.

Vous êtes originaux…

Krotal : Je n’ai pas dit ça ce serait prétentieux, mais je pense savoir que quand j’écoute Joël Teek chanter, j’ai pas l’impression d’avoir écouté déjà ça sur Trace (TV) ou Mtv…

Danielle… Il y a quelques années quand je te racontais pour la première fois sur la scène du Centre culturel français (Ccf) tu chantais comme Withney Houston, tu acceptes la comparaison ?

Danielle : Pas de comparaison, je n’accepte pas…Je suis Danielle Eyog

Comment tu fais de vivre dans un monde essentiellement macho, enfin très garçon comme celui du hip hop ?

Danielle : Ben je suis pas dépaysée, c’est un monde comme les autres, on est toujours confronté à des hommes ou a des femmes et c’est comme ça, on accepte ça comme ça…

T’es culottée, enfin « pantalonnée », si tu permets…

Danielle : Non pas culottée, je n’ai pas inventé ni les hommes ni les femmes, je prends ce qu’il y a (éclat de rires) et j’évolue en fonction du milieu, c’est pas si compliqué que ça

La rencontre avec Joël Teek et les autres, ça se fait comment, naturellement ou sur une scène ?

Danielle : Ben c’est un peu les deux en même temps. C’est naturellement mais aussi sur un concours de circonstance. Donc Krotal je l’ai rencontré en 1998, il y a avait la première version de Kamer Connection, donc il y avait un casting, j’ai fait le casting et c’est là que je l’ai rencontré et un mois après j’ai rencontré Teek toujours dans un casting pour une compilation et donc voilà, depuis, on évolue ensemble…

Joël Teek je reviens à toi, après « je reviens de loin, la suite c’était quoi ?

Joël Teek : Après trois ans plus tard, c’est Mami Wata qui est dehors, et c’est une histoire de rencontre, je t’entendais tu posais la question à Danielle… La rencontre tu sais c’est pas un choix, tu sort le matin tu ne sais même pas que tu va rencontrer un tel, et puis tu le croise, c’est comme ça. Et puis j’ai rencontré un mec qui joue de l’accordéon, il s’appelle Zabo, et puis on a commencé par une chanson, puis une deuxième, une troisième et finalement on a fait un album et voilà comment l’album est arrivé. Donc c’est une chance de rencontrer des gens.

Dannielle, tu fais le hip hop en temps plein ?

Danielle : Je suis dans la musique, pas dans le hip hop, il y a le hip hop, il y a d’autres courants qui me tiennent à cœur, maintenant, je fais plein de choses qui sont dans les arts…

Je comprends pas…

Danielle : (Elle crie) je fais des arts en général

« Dans un pays de vol et de corruption, on est fiers de rester nous-mêmes »

Des arts martiaux ?

Danielle : (Rires des autres) Non non, je dessine, en ce moment, je travaille dans la réalisation d’émissions télévisées.

Joël, la musique ça fait vivre au Cameroun ?

Joël Teek : Moi je crois que ça dépend de ce qu’on appelle vivre, pour moi vivre ça veut dire être habillé comme Koffi Olomide, alors là, pas du tout, mais si vivre ça fait que dans un pays aussi désordonné que le nôtre , aussi enfoncé dans le vice, le vol, la corruption, oui on est fier de rester nous-mêmes, et cette fierté nous fais vivre parce qu’une fille comme elle (Danielle) n’ira jamais voler, elle sait ce qu’elle vaut, alors ça nous fait vivre. Dans un pays où les gens perdent leur vie à chercher juste l’argent, à voler, à piller, je te dis mon frère, la musique nous a sauvé la vie, alors on vit et je dit ça c’est plus important, après on aura de l’argent, ça c’est le supplément

Maguy (Ndlr : elle est attachée de presse Manuel Wandji ‘Wambo’ manager de Teek et de Danielle): Je voudrais dire que c’est une question que l’on pose en général, mais ce que je voudrais dire c’est qu’on ne peut pas balayer 40 années de l’histoire d’un continent ou d’un pays, ce n’est pas possible.

Quand les gens posent cette question, c’est parce que généralement les gens vont te dire les artistes vivent bien ils sont bien payés et tout, mais en France il y a 40 ans, si on retourne en arrière, il y a des artistes qui étaient comme Danielle, comme Teek, c’est eux qui ont fait tout pour que les artistes soient organisés comme ils le sont en France aujourd’hui, donc cette génération, ce sont des gens qui sont en train de bâtir pour que les prochaines générations puissent vivre d’une certaine manière de leur musique.

C’est de l’altruisme ça…

Maguy : Ce n’est pas de l’altruisme, c’est une histoire que les gens sont en train d’écrire, c’est l’histoire d’un pays, c’est l’histoire d’un continent, donc on ne peut pas après 40 années de retard demander à Krotal de vivre comme je ne sais pas qui en France ou bien au Etats-Unis. Ce n’est pas possible. Krotal, Danielle et Teek ils construisent des bases pour que d’autres artistes puissent vivre après demain de manière aisée.

Bon il y a d’autres qui ne veulent pas ça, ils entrent dans la facilité, il chantent pour le président de la République et sa femme, nous on en n’a rien à foutre, tu vois maintenant, ceux qui ont envie de construire, ils construisent, d’ici 40 50 ans, tous les artistes auront des managers, ils vivrons bien, il y aura des concerts, des salles de spectacle et tout, là dessus je suis très optimiste.

Danielle on va terminer avec toi : si tu devais refaire un choix, tu serais quoi, avocate, fonctionnaire…

Danielle : non mon choix ne changerait pas. Ça vient du cœur, je ne changerais pour rien au monde.

« J’ai décidé de me lancer…j’ai pas l’intention de tomber »

Pour de bon ?

Danielle : pour de bon ouais.

Un dernier mot Joël Teek…

Joël Teek: Je suis jeune camerounais et je crois que le Cameroun d’aujourd’hui a besoin de repères, et si toi tu peux servir de repère, n’attend personne, lance-toi. Aujourd’hui j’ai décidé de ma lancer, et si je tombe, on m’oubliera, mais j’ai pas l’intention de tomber. Un gars comme Eto’o Fils (footballeur du FC Barcelone), ce qu’il fait pour le Cameroun, même les Camerounais ne s’en rendent pas encore compte, mais c’est de nous montrer que s’il y a des hommes assis au toit du monde, un Camerounais peut être parmi.

Ce que je pense honnêtement de mon pays, c’est que nous avons un potentiel incroyable, nous avons des têtes, nous avons des hommes sauf que ceux qui nous gouvernent, nous dirigent nous égarent. Et ceux qui suivent ceux qui égarent les autres ils sont aussi des égarés et que je sais que ça, ça ne peut pas durer tout le temps, et quand va arriver l’heure de chasser ces mauvaises gens là, les petits sont écrasés et les grands seront humiliés et écrasés aussi.

Joël Teek, en concert vendredi et samedi 13 et 14 octobre 2006 au centre culturel Français de Yaoundé.

Entretien mené par François BIMOGO

Photos : Georges BOUM

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