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Cameroun : Il y’a 10 ans, les violentes « émeutes de la faim »

Du 23 au 29 février 2008 éclatèrent à travers le Cameroun, une série de manifestations populaires baptisées « émeutes de la faim ». Entre désobéissance civile, répression militaire, et un – lourd – bilan officiel, mais controversé, de 24 morts, Cameroun-Online se souvient…
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02/28/2018 - 17:42
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Mike Biya
Rédacteur cameroun-online

Un devoir de mémoire. Se remémorer les « émeutes de la faim » de février 2008, c’est se rappeler des plus violentes manifestations de populations jamais enregistrées au Cameroun depuis les opérations « villes mortes » de 1991. Pays paralysé une semaine durant, des victimes en vies humaines (tantôt 24 morts, tantôt une centaine), et de considérables pertes matérielles.

A l’origine, le mécontentement des populations des grandes villes du pays, face à l’augmentation des prix des produits de première nécessité, et, plus globalement, du prix élevé de la vie. Un fort contraste, face au niveau jugé trop faible des salaires. Les coupures fréquentes de l’électricité ou encore la corruption galopante, viennent s’agréger à la masse des frustrations des populations. Jusqu’au seuil de saturation.

D’aucuns, dans les rangs de l’opposition, dans un sillage plus politique, situent l’origine des manifestations à l’adoption du projet de révision constitutionnelle de 2008. Celle-ci devait alors consacrer la suppression du nombre de mandats, et permettre de facto, au Président Paul BIYA de briguer un nouveau mandant lors de la Présidentielle de 2011. Provoquant ainsi un tollé au sein de l’opposition. Avec, en tête de file, John Fru Ndi, leader du principal parti d’opposition (SDF), et grand challenger de Paul Biya.

Dès le 23 février 2008, le SDF organise à Douala, des marches pour protester contre la révision de la Constitution. Bravant ainsi l’interdiction de manifester, prescrite par le Gouverneur de la Région du Littoral. Dans les rues de la capitale économique, des milliers de personnes scandent le slogan « Biya must go !» (Biya doit partir !). Les forces de police interviennent violemment pour dissoudre la marche. Des sources font état d’au moins 2 morts ce jour. Le lendemain, 24 février, un calme précaire règnera sur la capitale économique.     

 Mais, singulièrement, un élément vient créer l’étincelle : la hausse du prix du carburant à la pompe, le 07 février. Plus de 8 FCFA de hausse sur le litre de fuel. A Douala, épicentre des manifestations, les syndicats de taxi organisent une grève, à partir du 25 février. Selon l’AFP, 2 personnes sont tuées ce jour dans le quartier Bessengué. A Bonabéri, dans la périphérie de Douala, on comptera au moins 4 victimes.

A partir du 26 février, les manifestations s’étendent aux autres grandes villes du pays. Limbé et Buea, dans le Sud-Ouest du pays, mais aussi Bamenda (Nord-Ouest) ou encore Bafoussam (Ouest), s’embrasant sous les flammes des émeutes. Partout, c’est quasiment le même tableau de désolation. Barricades et pneus enflammés jonchent la chaussée pour empêcher toute circulation. Des boutiques de commerçants sont vandalisés. Çà et là, des affrontements éclatent. Le pays tout entier vit dans la psychose. Et la police, bientôt débordée, se fait épauler par l’armée, et précisément, par son unité d’élite, le Bataillon d’Intervention Rapide (BIR). La répression est violente. Et le bilan s’alourdit.

En fin de journée le gouvernement et les syndicats de transport arrivent à un accord pour la baisse du carburant entre 5 et 6 FCFA. A Douala, les pharmacies et les boulangeries, systématiquement pillées par les badauds, se retrouvent protégées par l’armée.

Journée décisive, le 27 février donne une autre allure à la violente crise sociale. Suite à la baisse du prix du carburant la veille, certains appellent à la reprise des activités. Mais l’appel n’est pas suivi, les concessions du Gouvernement jugées encore faibles par la majorité. A Yaoundé, la capitale, des émeutes sont signalées dans les quartiers de Biyem-Assi, ou encore Briqueterie. La circulation est interrompue. Des jeunes yaoundéens se joignent aux manifestations, pillent, brulent et cassent. Dans la soirée, l’armée fera une descente musclée aux abords de l’Université de Yaoundé I.

A Douala, les grévistes continuent de battre le pavé.  Des manifestants présents sur le pont de Bonabéri sont contraint de se jeter dans le fleuve Wouri par la police qui tire à balles réelles. Les bilans font état de dizaines de morts par noyade, apprend-on.  Dans d'autres villes du Cameroun, les médias avancent un premier bilan d'une trentaine de morts tombés sous les coups de feu de la police.

Le 27 au soir, le Président Paul Biya, s’adresse à la Nation, en direct de la télévision nationale. « Il faut donc que les choses soient bien claires. Le Cameroun est un État de Droit et entend bien le rester. Il a des institutions démocratiques qui fonctionnent normalement. C’est dans ce cadre que sont traités les problèmes de la Nation. Ce n’est pas à la rue d’en décider », dira alors le Chef de l’Etat, condamnant les manifestations et les violences.

Le lendemain, 28 février, des émeutes sporadiques sont signalées de part et d’autre du pays. Dans la province de l'Ouest, on dénombre au moins 3 morts. Tandis qu’un calme précaire règne à Douala et Yaoundé. La répression systématique de la police et de l’armée refroidit les ardeurs, même des plus téméraires d’entre les grévistes.

A partir du 29 février et du 1er mars, c’est la désescalade. La circulation reprend. Les activités économiques sont relancées, et la population commence à se remettre de la vague de violence qui a traversé le pays toute la semaine durant. Même si on signale encore quelques manifestations à l’Ouest.

Le 5 mars 2008, le Ministre de la Communication annonce le bilan officiel des émeutes dites de la faim. Selon le Gouvernement, il y aurait eu, à travers le pays, 24 morts dont un policier, et 1500 manifestants interpellés par les forces de l’ordre.

Du côté des médias et des ONG, on avance un bilan de plus d’une centaine de morts dans tout le pays.

Le vendredi 7 mars 2008, le Gouvernement annonce à la radio publique, des mesures contre la hausse du cout de la vie. Notamment, une hausse de 15 % du salaire des fonctionnaires, associée à une suspension des droits de douanes sur certains produits de première nécessité.

Aujourd’hui encore, le bilan officiel de la répression demeure très controversé. Mais en tout état de cause, les « émeutes de la faim » de février 2008, ont assurément marqué l’histoire du Cameroun d’une pierre blanche.

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